Imagine que tu rêves

Imagine que tu rêves. Je sais que ça demande du travail, mais essaie. Imagine que tu rêves, du passé, de ce jour où la lune brillait si fort, et pour la première fois de sa propre lumière. Juste avant qu’ils n’inaugurent l’enceinte résidentielle, et bien avant l’accident. Qu’est-ce que tu vois ? Moi, ça fait de nombreuses années que je ne rêve plus. D’abord, ce fut l’insomnie : c’était la même chose pour tout le monde, de très longues nuits où personne n’arrivait à dormir. Ils nous disaient que ce n’était rien. Puis ils commencèrent à distribuer les pastilles, aux pauvres ils les offraient, les pastilles, mais elles avaient des effets bizarres. Avec elles, tu ne pionçais pas, tu déconnectais plutôt : tu les avalais pour te réveiller le jour suivant comme si tu avais pioncé quinze heures, après une semaine passée à charger des pierres d’un point à un autre, ici sur la Terre ; mais tu ne dormais pas pour de vrai. Tout le monde s’en est rendu compte, quoique certains n’y ont pas accordé plus d’importance que ça. C’était normal, nous disaient-ils, alors certains se mirent à penser que ce devait être normal. Toi, tu sais bien de quoi je te parle, tu étais jeune, mais des conséquences, tu en as souffert plus que les autres. Tu avais un tempérament d’artiste. Oui, d’artiste, je te dis. Pendant les jours d’insomnie, tu ne pipais mot. Tu refusais de prendre les pastilles, ou tu les crachais dès qu’on avait le dos tourné. On aurait dû faire comme toi.

Dis-moi, qu’est-ce que tu vois ? La même chose que la plupart d’entre nous, je suppose, quand on essaie d’imaginer qu’on rêve de ce jour-là : dans les nues, la lune brillait, inondant la face nocturne de la Terre d’une lumière grisâtre, comme indifférente à la vie ; tout le monde regardait le ciel ; une voix répétait en boucle que de nouvelles frontières venaient d’être créées. Oui… cette voix, ils la faisaient tourner en boucle, et il suffisait d’ouvrir le journal à n’importe quelle page pour que la vidéo se déclenche. L’annonce, on ne pouvait pas la mettre en silencieux, et encore moins l’éteindre, je te dis ; je ne pense pas que tu aies envie d’en savoir plus. Récemment, certains ont réussi à rêver, il paraît qu’on peut s’exercer, qu’à force de se l’imaginer, on finit par rêver quand on dort. Certains n’ont jamais arrêté, même après que la nuit se soit éteinte. Dis-moi si tu en fais partie. Dis-moi si tu peux rêver. Car moi, depuis ce jour-là, je n’ai plus réussi, tu le sais bien.

Ils furent nombreux à fuir les villes; ils pensaient que le problème venait des radiations émises par les appareils électriques. Ils cherchèrent des lieux inhabités, mais c’était la même chose partout. Ils finirent finalement fous, ceux-là. D’autres essayèrent d’émigrer sur la lune, où on ne les accepta pas : il n’y avait pas de place pour les malheureux, là-bas. Ils en seraient ensuite reconnaissants, ou peut-être qu’ils auraient préféré mourir, ceux-là… Et, nous, qui sommes resté, on s’est résigné à la vie. Toi, tu te souvenais mal du passé, tu avais changé, même si j’ai toujours voulu penser que tu finirais par retrouver ton chemin. De mon côté, en revanche, il n’y a jamais eu beaucoup d’espoir. Et maintenant que la vieillesse m’accompagne vers la porte de sortie, encore moins.

Dis-moi ce que tu vois. J’aimerais que tu me dises que tu n’as pas besoin d’imaginer, qu’il te suffit juste d’essayer de te rappeler ce dont tu as rêvé cette nuit, ou la nuit précédente, même il y a deux semaines. Peut-être qu’ensuite tu prendras un crayon, et tu dessineras ton rêve sur un papier. Il n’y a plus eu beaucoup de dessinateurs, depuis ce jour-là. Ou tu te mettras à écrire, peut-être. Il n’y a pas eu plus d’écrivains. On a surtout fait du travail de bureau, depuis ce jour-là ; on ne trouvait pas d’autres moyens de gagner notre vie. Toi, tu peux encore te libérer de tout ça. Presque tous ceux qui ont réussi à rêver ont ton âge, plus ou moins. Essaie et dis-moi ce que tu vois.

Cette nouvelle a été traduite par Judith Perrin.

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